Bonne année !

C’est la tradition : jusqu’au 31 janvier, on peut (on doit ?) se souhaiter mutuellement le meilleur à venir. Je ne sais pas vous, mais je m’aperçois que beaucoup ont un peu perdu foi.

Lorsque j’étais enfant, voir les années changer, je trouvais cela magique. Ça me rapprochait de la Renaissance, du Moyen-Âge, de l’Antiquité… (j’entends déjà mon frère Clément se ficher de moi. C’est inévitable. Dès que j’essaie de réfléchir à des trucs qui me dépassent, il se moque). Je tente tout de même de développer : en passant de 1980 à 1981, par exemple – je me rappelle de ce réveillon, notre oncle Jean-Louis avait apporté des fruits exotiques, je n’en avais jamais goûté, j’avais 7 ans – je prenais conscience que nous participions même malgré nous à la marche du temps (« Chaque seconde que tu comptes, c’est une seconde de plus » disait l’autre). Puisqu’en ne faisant rien (ou presque) on pouvait passer de 1980 à 1981, je réalisais (Clément, arrête de te moquer, ce n’est pas facile !) qu’avant 1980 il y avait eu 1979, 1978 encore avant… et donc que 1791 (mort de Mozart) n’était pas si loin, 1750 (celle de Bach) non plus, Léonard de Vinci était à peine à 500 ans de là, Josquin des Prés pas très loin non plus, et que pour arriver à l’homme de Lascaux, le chemin était plus long, bien sûr, mais la ligne restait droite. Nous participions au même mouvement, nous suivions le chemin que d’autres avaient suivi.

Et puis, j’ai grandi, j’ai vieilli (Clément, ne te moque pas, tu es dans le même cas. Et vous qui lisez, aussi, sans vouloir vous manquer de respect). Il m’est arrivé de perdre pied par rapport à ce chemin, cette marche du temps. Il y a 20 ans environ, j’ai réalisé que j’idéalisais complètement ce qu’était notre civilisation, notre société. Je ne vivais quasiment que pour l’Art, la Culture (avec une majuscule, s’il vous plaît) comme on dit. J’avais bien entendu conscience que nous n’avions pas tous le même accès à ces grandes choses et qu’il fallait travailler sérieusement à la question (c’est en partie pour cela que j’ai eu envie, dès 1991 d’enseigner la musique) mais je croyais naïvement que c’était un désir commun : Apprendre, s’élever, échanger intellectuellement…

Je ne me rappelle plus ce qui m’a ouvert les yeux sur ce qui me semble être plus proche de la réalité. Voilà en vrac ce dont je me rappelle de ces années-là : l’attentat de juillet 1995 au RER St-Michel ; le mouvement social contre la réforme Juppé ; l’émotion d’Emmanuelle Béart après l’évacuation des sans-papiers de l’église Saint-Bernard à Paris ; la diffusion à la télé de Délits flagrants de Depardon ; celle du premier Loft Story…

Avec ma réponse artistico-fleur bleue à la question existentielle : « Qu’est-ce que vivre ? », j’étais complètement hors-sujet. Beaucoup se demandaient « Comment survivre ? » (Honte à moi, je n’avais pas conscience (et je ne suis pas sûr d’être au point aujourd’hui) de l’ampleur de la souffrance dans notre monde), d’autres ne se posaient pas la question, ils semblaient avoir une réponse innée : Vivre, c’est profiter, Ne pas se prendre la tête. Tout à coup, je me suis senti déconnecté. Hors de cette ligne du temps qui m’était apparue toute droite.

J’imagine qu’on vit tous à peu près la même chose : Bébé, on bosse pour comprendre que ces deux pieds (que l’on peut alors toucher sans problème et même mettre à la bouche et ces deux mains font partie de nous. On se constitue et s’appréhende soi-même. Plus tard, on réussit à prendre à peu près en compte les vies de ceux qui nous entourent, (ceux qui nous aiment, ceux qu’on aime), puis on étend son rayon d’action et de sentiments à ceux qui sont nos ami(e)s, nos copains, nos copines puis à ceux qui le sont moins, puis à ceux que l’on ne connaît pas et on prend ainsi conscience du monde qui nous entoure.

Pour ma part, je sais que j’ai pris conscience du monde qui m’entourait en même temps que du sentiment d’impuissance à agir (Clément, relis cette phrase et pardonne-moi sa fatuité et sa lourdeur, avant de rire). Le monde était si vaste, il y avait une telle distance entre ce qui me paraissait être « la vraie vie » et les problèmes de notre civilisation (écologie, alimentation, violences…). J’ai songé un moment à abandonner, à baisser les bras (peu importe comment), mais j’ai réalisé que j’avais été trop gourmand (une fois n’est pas coutume…). J’ai presque tout recommencé : Mes deux mains, mes deux pieds (impossible de les mettre à ma bouche et je dois avouer qu’aujourd’hui, le simple fait de les toucher, c’est déjà sportif), m’appréhender moi-même. Prendre conscience petit à petit des vies de ceux qui m’entourent afin de construire, de se construire un univers… Ce n’est pas rien, tout de même, un univers !

Depuis plusieurs années, je vis « à ma mesure ». Je me sens toujours aussi petit face au monde, mais de moins en moins impuissant à le changer. J’aime assez la fable du colibri, racontée par Pierre Rabhi. Une amie me faisait remarquer à juste titre qu’on avait tendance à nous la ressortir sur le mode donneur de leçons et que ça en devenait pénible : Toi aussi tu devrais faire ta part en agissant comme ci, comme ça… Ce qui me plait dans cette fable c’est que le colibri fait sa part, mais ne fait pas de prosélytisme. Il ne semble pas en vouloir à ceux qui ne feraient pas comme lui l’entend.

C’est un peu à l’image de La musique de Léonie. Née minuscule (4 pièces éditées et 26 stagiaires le premier été), faisant fi de quelques règles qu’on nous avait alors expliquées (sur le modèle économique de l’édition, par exemple, ou sur l’organisation journalière d’une colonie de vacances), l’asso s’est développée, une équipe forte s’est constituée, les projets pullulent (des créations, des accompagnements de projets dans toute la France et parfois au-delà, plein de chœurs réguliers – adultes et enfants – à Paris et à Orléans, des stages de formation, l’édition constantes de nouvelles partitions, des ateliers de Formation Musicale, des conférences sur la théorie musicale, etc.

Mais nous avons une force : nous restons « à notre mesure ». Très peu de subventions (5% de notre budget total. Cette subvention est la somme allouée par la mairie de Saint-Jean de Braye (Loiret) pour le fonctionnement de la maîtrise de Léonard et les actions musicales et pédagogiques dans les écoles de la commune), et donc une liberté quasi totale d’action quant au choix de nos projets.

Et des projets, en 2019, il y en a ! Nous venons de faire à Ormes (Loiret), une très jolie reprise du Noël commandé à Claude-Henry Joubert pour notre traditionnel concert du 24 décembre, ainsi que de Mahdi et le cerf-volant du bout du monde, mais déjà nous travaillons aux prochaines actions : conférence de Claude-Henry Joubert (décidément !) à Saint-Jean de Braye samedi 12 janvier à 18h (c’est gratuit !) enregistrement de plusieurs de mes pièces intimes (Elle pleurait, Chansons pour Jeanne, Ariettes oubliées, Aquarelles, 8 poèmes de Ronsard, Tombeau) en février et en mars prochain avec Romances sans paroles (notre ensemble vocal professionnel), La bonne chanson (Orléans), Le chœur prime (Paris). Ce n’est pas une mince affaire : près de trois heures de musique !

Nous avons beaucoup d’autres jolis projets en cours : un nouveau film avec Gaël Lépingle (plus intimiste que Temps calme qui vient de passer la barre des 35 000 vues ; à « notre mesure » c’est un succès), un One-man-show pédagogique et musical intitulé Tout le monde écrit des chansons que j’aimerais faire tourner, un spectacle jeune public autour de Maurice Carême avec Victor Jacob et Lise Borel, la reprise d’Au seul nom de Ronsard (texte de Gaël Lépingle (et Ronsard), commande de la ville de Blois l’an passé), la reprise du P’tit Fernand et la grande guerre (texte d’Eric Herbette, commande de l’association Ar Kan Son à Rennes), des créations par la maîtrise de la cathédrale de Metz, par l’orchestre national de Lille, par des orchestres DEMOS ou de la Philharmonie de Paris, une création sur Molière à Alençon (toujours avec Gaël Lépingle), etc. Plutôt que de rallonger ce mail déjà interminable faites un tour sur nos deux sites www.musique-leonie.com et www.julien-joubert.net et/ou inscrivez-vous à nos newsletters si ce n’est déjà fait.

Alors, bien sûr, si nous faisons tout ça (par nous j’entends l’équipe de la musique de Léonie au complet) et si nous avons une furieuse envie de continuer, c’est parce qu’aujourd’hui, l’association compte plus de 700 adhérents, a fait chanter plus de 10 000 personnes (Clément ne te moque pas, c’est moins que le public de la Fabrique Opéra Val de Loire, mais c’est beaucoup quand même !) l’an passé. Nous avons eu le sentiment « d’avoir fait notre part » pour reprendre la fable du colibri. Et tous les projets à venir présagent une année 2019 excellente.

J’ai lu il y a peu une phrase de Anise Koltz : « Autrefois, l’homme avait peur de l’avenir, aujourd’hui, l’avenir a peur des hommes ! ». On peut le voir comme ça, oui… Mais si chacun garde « sa mesure », alors :

Par l’art, l’intelligence peut vaincre. Un espoir est possible.

Bonne année 2019 à toutes et tous !

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