Eh ben nous, c’est comme ça tous les jours !

Il y a quelques années, je me trouvais devant deux classes réunies (CE1 et CM2, c’est l’idéal !!!) pour la mise en musique d’un poème. Des problèmes d’emploi du temps liés à une sortie médiathèque avaient imposé cette organisation. 1h avec 56 enfants c’est à la fois court pour arriver à une production, mais aussi très long, car près de quatre ans séparent les plus jeunes des plus âgés ce qui fait que le groupe est difficile à tenir et l’heure peut sembler interminable… Pour me faciliter la tâche, aucun des enseignants n’avait eu le temps de voir le texte avec les enfants (un « rallye mathématiques » avait mobilisé l’école les deux jours qui précédaient. J’ignore pourquoi ils n’avaient pu travailler la poésie ou au moins la copier dans les cahiers avant. Sûrement une excellente raison, ce n’est pas mon genre de persifler). Pour terminer, impossible de faire des copies pour tous, « on a explosé le budget photocopies ! ».

À moi de jouer, donc. Le jeu est le suivant : mettre en musique un texte que 56 enfants de 7 à 11 ans doivent comprendre (C’est quoi un boa avec des plumes ? Ça veut dire quoi Nicaragua ? Un sofa c’est le masculin de Sofia ?) et apprendre par cœur instantanément. C’était chaud ! Chaud de chez chaud !

À un moment, je me tourne vers les maîtresses qui réglaient alors une histoire de cadeau de naissance collectif pour l’une de leur collègue qui venait d’accoucher d’un petit Léo ou Théo (j’entendais mal de là où j’étais et j’étais occupé à tout autre chose). Leur discussion n’aidait pas à la concentration des élèves, d’autant que les maîtresses étaient face à eux. Je leur demande gentiment de remettre à plus tard leur échange ou alors de se positionner plutôt vers le fond de la salle, parce que, dis-je : « c’est pas vraiment facile ».

Et là, j’avoue avoir été scotché par leur réaction. Elles m’ont dit :

« Eh ben nous, c’est comme ça tous les jours ! ».

Je n’ai pas su quoi répondre… Parce que moi, à force de me promener dans les écoles, justement, je vis ça tous les jours…

 

Mais non, c’est pas vrai ! Là, pour le coup, je persifle (même si l’aventure m’est arrivée, en VRAI et que j’entends la phrase : « Ben nous, c’est tous les jours » autant que : « Et sinon, vous faites quoi comme métier ? ». Plus jeune, j’entendais : « Ben dis-donc, c’est pas pratique le violoncelle, tu aurais dû choisir la flûte ! »).

Pour être honnête, ce que je vis la plupart du temps, c’est, une réelle bataille au côté des enseignants – lesquels, puisqu’ils se sont déclarés volontaires à une action avec moi ou la musique de Léonie sont loin de ressembler aux deux que je me suis amusé à décrire plus haut !

Une bataille, contre quelques préjugés que peuvent parfois avoir des élèves ou même des adultes (parents, enseignants collègues, directeurs/trices, inspecteur/trices…) : la musique c’est pas pour moi, chanter c’est pour les filles, on n’arrivera jamais à faire un spectacle, il n’y a pas de répertoire pour cette classe d’âge, moi, je ne chante pas devant mes élèvesil est peut-être plus utile de se focaliser sur les fondamentaux (lire, écrire, compter), etc.

Cette bataille, pour la culture comme vecteur de communication et d’épanouissement personnel, cette bataille pour l’éducation via la pratique musicale (nous sommes bien loin du divertissement !) c’est un combat que nous sommes beaucoup à mener. Et ce combat, j’ai la fierté de vous le dire ici, ben pour moi, c’est tous les jours !

 

LE BOA

Vous ai-je dit que grand-papa
Avait acheté un boa ?

Non pour le cou de grand-maman,
Avec des plumes, des rubans,

Mais un authentique boa
Venu droit du Nicaragua.

Il aimait manger dans la main
Un coq entier ou un lapin,

Puis s’endormait comme un enfant
N’importe où dans l’appartement.

Pourquoi, me direz-vous, pourquoi
Me parlez-vous de ce boa ?

C’est que, ce matin, grand-papa
Fut étranglé dans son sofa.

Maurice CARÊME (1899-1978)

 

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