N’hésitez pas, dites-le !

Après un concert, dans les coulisses, entre artistes, on échange « entre-nous » sur ce qu’on vient de faire. Je n’aime pas beaucoup ces moments là. Pour ma part, je suis la plupart du temps incapable de comparer une représentation à une autre. Toutes sont différentes et – de l’intérieur – je les vis toutes à fond, en essayant de faire de mon mieux. Alors bien sûr, certains moments sonnent plus difficilement que la veille, d’autres plus facilement, mais je ne tiens pas les comptes. A la fin, généralement, je suis content, mes partenaires aussi (mais souvent, eux, ils savent – ou font comme si – comparer avec les prestations précédentes), et le public aussi. En tout cas, la plupart du temps il a manifesté son contentement en applaudissant et parfois même en se levant à la fin.

Ce que j’aime particulièrement c’est quand des gens que l’on ne connaît pas prennent le temps de rester 1 ou 2 minutes à la fin pour nous faire savoir qu’ils ont passé un bon moment. Bon, je comprends très bien qu’après un spectacle, on ait envie de rentrer chez soi, de ne pas trop traîner au parking. Mais ça fait quand même bizarre à l’opéra ou au théâtre de voir des gens qui ne restent pas jusqu’au bout…

« Vite, mets ton manteau, partons juste avant le bis, on évitera les embouteillages ! ».

Alors bien sûr, lorsqu’on ne connaît pas les artistes et qu’on n’a pas apprécié la soirée, c’est inutile d’aller les trouver pour leur vomir dessus… Lorsqu’on les connaît (et qu’on n’a pas aimé) c’est vrai, la situation est délicate. En ce qui me concerne, je crois quand même que je préfère entendre vos commentaires, sans forcément me sauter dessus en hurlant votre mépris. Mais, si on a aimé le concert ou le spectacle, surtout si on ne les connaît pas les artistes, c’est presque un devoir (oh ! le GROS mot !)  que d’aller les voir et discuter à la fin. Parfois même c’est l’occasion d’aller dîner ou boire un coup après avec l’équipe (si possible en conseillant une adresse).

Ce n’est pas toujours évident, c’est vrai :

« Vais-je trouver les mots juste ?
Ne serais-je pas ridicule alors que je ne connais rien au sujet ? »

Je n’en veux absolument pas aux gens qui s’en vont en silence. Alors, vous demandez-vous, pourquoi un tel billet ? Parce que je défends l’idée qu’un artiste est aussi quelque part un artisan, qui travail en direction d’un public précis. Comme la plupart des compositeurs, j’ai une double activité : Je travaille pour moi, à l’écriture d’œuvres personnelles et intimes (comme ici ou ) mais aussi au service de professeurs de conservatoire, d’enseignants de l’éducation nationale, d’orchestres ou de chœurs amateurs, etc. Dans ces cas-là, il ne s’agit pas simplement de production pure. Il y a forcément une dimension pédagogique ou sociale.
Et j’avoue que travailler dans ce cadre pour n’avoir parfois aucun retour commence à me peser.

Les raisons de cette absence de retour sont multiples, j’en ai évoqué certaines plus haut :

  • Timidité : on a peur de dire les choses de travers ; on trouve ça très bien (et même plus que ce qu’on avait espéré) mais on n’ose pas montrer son émotion,
  • Ignorance : on n’a aucune idée du travail réalisé en amont et on ne se rend pas compte que la proposition faite n’est pas venue comme par magie mais au bout de dizaines ou centaines d’heures de travail et de réflexion.
  • Ressentiment, animosité, colère… : parfois, juste parce que l’intervenant ne nous revient pas, on aurait préféré qu’il se plante complètement. (cas rare…)

Mais je crois que la raison principale, c’est la paresse. La paresse intellectuelle, ne sorte de A quoi bon généralisé :

« Pourquoi le dire alors que c’est évident ? ».

Ce qui a déclenché l’écriture de ce billet, c’est un repas, un mercredi soir. Je vous fais le récit des jours qui précèdent :

Un lundi matin, j’envoie les partitions et mp3 de 12 chansons à 12 classes différentes. Il s’agit d’un travail de composition à partir de textes poétiques et d’improvisations musicales d’élèves d’écoles élémentaires. Le lundi d’après, je reçois un mail d’un des enseignants qui me dit que sa classe et lui avaient apprécié. Les 11 autres n’ont pas dû accrocher, j’attends encore leur réponse.
Le mardi soir, je fais une conférence (la préparation de cette causerie a dû me prendre une trentaine d’heures). A la fin, on applaudit. Quatre personnes prennent la peine de venir me voir pour réagir à ce que j’avais dit, mais ce soir-là, la phrase que j’ai entendue le plus était « qu’est-ce qu’on était mal assis ! » (j’ai appris depuis que tout le monde (ou presque) avait trouvé ça très bien en fait).
Le mercredi matin, je présente une toute nouvelle œuvre à un public composé de responsables divers chargés de monter la pièce, je joue du piano, je chante, je raconte, je me donne à fond et lorsque je termine : quelques applaudissements (polis) et une phrase. Une seule : « Mesure 41 de la troisième scène, vous avez écrit un mi aigu ; c’est pas trop aigu, mi ? »  (C’est grave, non ? Dois-je réécrire un autre opéra ou le reste vaut le coup ?)

Et le mercredi soir, je suis invité à dîner. Nous sommes 5 à table. Notre hôte a préparé un repas de roi : apéritif recherché (des bouchées, des verrines tout bien présenté), salade avec magret de canard fourré au foie gras (fait maison !), lotte au bleu (excellent) Saint-Nectaire (fermier) et dessert acheté dans une pâtisserie. Je me suis extasié à chaque plat, le remerciant pour tout cela. J’étais le seul. Aucun des trois autres invités n’a ouvert la bouche à ce propos. Sauf quand est arrivé le Saint-Nectaire, où là, chacun avait son truc pour se procurer « le meilleur Saint-Nectaire » possible (celui qui était sur la table me paraissait parfait et – croyez-moi – je ne rigole pas trop avec le fromage). Même discussion autour du dessert :  » Tu vas chez qui, toi ? (…) Ah, nous, on n’y va plus. On préfère aller chez machin… »

J’ai quand même posé la question alors que notre hôte était à la cuisine : ont-ils trouvé le dîner à leur goût ?

– Oh ça oui, on sait que quand on vient ici, on ne sera jamais déçu.
– Mais vous n’avez pas dit un mot à propos de ce qu’on a mangé !
– Oh tu sais, (
sur le ton de la plaisanterie) il ne faut pas trop le flatter, après il se prendrait pour un grand chef.

Ha ha ha !
Je ne suis pas d’accord du tout : 
N’hésitez pas, dites-le quand vous aimez.

 

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