
Sur l’idée que tout ne se vaut pas
Il paraît aujourd’hui que ne pas aimer certaines formes de la culture contemporaine serait le signe d’un esprit fermé. Que critiquer le rap, par exemple, ferait automatiquement de moi un vieux con arc-bouté sur son passé, incapable de comprendre le monde qui vient. J’entends ça souvent. Trop souvent. Et pourtant, je ne peux pas m’y résoudre.
Je ne peux pas mettre sur le même plan une œuvre conçue pour l’immédiateté, pour l’efficacité d’un refrain, et une œuvre qui travaille la langue comme une matière résistante, qui accepte l’opacité, la lenteur, la relecture.
Ce n’est ni du mépris ni une posture élitiste. Ce n’est simplement pas la même chose, ni dans l’ambition, ni dans le travail de la langue, ni dans la profondeur du regard porté sur le monde.
Ces œuvres n’ont pas les mêmes fonctions, ni les mêmes exigences.
Ce que Baudelaire, par exemple, a fait à la langue française n’est pas de même nature que ce que produisent la plupart des textes contemporains.
Et ce n’est pas une question de génération. Avant qu’on me fasse le procès en nostalgie, je précise : la variété que j’écoutais à 15 ans, dans les années 80, était souvent d’une médiocrité confondante. Vraiment. Des textes plats, des rengaines commerciales, une industrie du tube aussi cynique qu’aujourd’hui. Je ne sacralise pas mon adolescence. Je ne dis pas “c’était mieux avant”. Je dis simplement que la bêtise n’a pas d’époque.
Je comprends parfaitement que les jeunes, et même mes propres enfants, s’attachent aux productions de leur temps. D’autant plus que, moi, je suis un peu passé à côté des tubes de mes 14 ou 15 ans. Je ne les ai pas vraiment vécus au moment où ils circulaient, où ils fédéraient, où ils fabriquaient du commun. Et si aujourd’hui je les écoute avec une forme de tendresse, c’est aussi parce que je les ai ratés à l’époque. Cette expérience me rend encore plus conscient d’une chose essentielle : la jeunesse a besoin de s’inscrire dans son époque. D’avoir ses codes, ses références, ses musiques, même imparfaites. Non pour leur valeur intrinsèque, mais pour ce qu’elles permettent : faire groupe, faire corps, dire “nous”.

Nous le savons : juger n’est jamais neutre. Bourdieu le dit crûment (je lis et relis régulièrement la page 65 de La distinction) : « le goût est le principe de tout ce que l’on a, personnes et choses, et de tout ce que l’on est pour les autres, de ce par quoi on se classe et par quoi on est classé ». Donc oui, affirmer une hiérarchie esthétique déclenche immédiatement une alarme sociale. Et l’on comprend pourquoi : « toute détermination est négation ». Dire qu’une œuvre est grande, c’est implicitement en rabaisser d’autres.
C’est d’ailleurs surtout cela, au fond, l’énervement contemporain : « les goûts sont sans doute avant tout des dégoûts ». Nos préférences se formulent très vite comme des rejets, et l’esthétique devient un terrain de bataille. Au point d’oublier que « il n’est pas de lutte à propos de l’art qui n’ait aussi pour enjeu l’imposition d’un art de vivre ». Autrement dit : ce n’est pas un petit sujet. C’est un sujet politique, au sens large.
Mais il y a autre chose, de plus sourd : l’épuisement de l’attention. Thomas Bernhard remarquait dans Maîtres anciens (ça aussi c’est à lire et relire !) que « écouter de la musique est devenu, par la technique, une banalité quotidienne ». « la musique vous poursuit partout ». Dans ces conditions, « lorsque tout est extraordinaire il n’y a naturellement plus rien d’extraordinaire ». Et cette omniprésence devient même une forme d’agression : « cette musique ininterrompue est la chose la plus brutale ».
Quand tout accompagne, plus rien ne fait événement. Et quand plus rien ne fait événement, on finit par dire que tout se vaut, faute de sentir encore ce qui distingue.
Alors qu’est-ce qui fait qu’une œuvre “compte” ? Cette fois, je convoque Michel Tournier et sa préface du Vol du vampire. Il propose une piste simple : « le critère du chef-d’œuvre est facile à définir : c’est la participation à la joie créatrice qu’il offre à son lecteur ». Autrement dit, une œuvre ne vaut pas parce qu’on l’a décrétée légitime, elle vaut parce qu’elle met quelque chose en mouvement. Et « la génialité d’une œuvre est contenue dans l’actualisation effectuée par le lecteur ». C’est là que le lien avec Bourdieu est intéressant : si le lecteur est “conditionné”, l’actualisation l’est aussi. Mais cela ne détruit pas la valeur, ça explique pourquoi elle est une expérience située, vécue, concrète. Enfin, « la pluralité des interprétations — à la limite aussi nombreuses que les lecteurs eux-mêmes — mesure la valeur et la richesse ». Une œuvre riche supporte la pluralité, elle ne s’épuise pas.
Ce que je supporte de moins en moins, en revanche, c’est cette idée que tout se vaudrait.
Que toute hiérarchie serait suspecte.
Que toute exigence serait une violence symbolique.
Non. Tout ne se vaut pas.
Tout n’a pas la même portée.
Tout ne demande pas le même effort.
Tout ne nourrit pas de la même manière.
Il m’arrive, comme tout le monde, de regarder des âneries sur YouTube. Et même d’en rire franchement. Après tout, il m’arrive bien aussi de succomber à un paquet de fraises Tagada alors que je me prétends amateur de bonne cuisine. Le plaisir immédiat existe, et il n’a rien de honteux.
Mais parfois, devant certaines vidéos dites « humoristiques », je ne ris plus vraiment. Un certain malaise m’en empêche. Humiliations déguisées en sketchs, concours de bêtise, cruauté présentée comme un jeu. Ce n’est plus seulement léger, c’est autre chose. Pas un plaisir coupable, plutôt un réflexe qu’on finit par trouver normal.
On me dira que c’est du divertissement. Mais justement, le divertissement aussi façonne des habitudes, des réflexes, une manière de regarder les autres. Pour ma part, j’y vois parfois une pédagogie de l’abaissement : une lente accoutumance à la moquerie facile, au mépris sans conséquence, à l’absence de pensée.
Ce qui m’inquiète, ce n’est pas que tout cela existe. La bêtise a toujours existé. Ce qui m’inquiète, c’est qu’on ne la nomme plus. Pire : qu’on la célèbre. Qu’on la protège derrière des arguments de tolérance mal comprise. Comme si dire « c’est nul » devenait plus grave que d’en produire sans fin.
Je ne réclame ni une police du bon goût, ni un retour au latin & grec obligatoires. Je réclame simplement le droit — et même le devoir — de hiérarchiser. De dire qu’une œuvre peut être plus exigeante, plus riche, plus durable qu’une autre. Et que cette exigence n’exclut personne : elle élève.
À force de tout mettre sur le même plan, on ne construit pas une société plus ouverte. On fabrique une société plus plate. Et cette platitude-là, sous couvert de modernité, nous rapproche dangereusement du précipice de la bêtise.
Certaines œuvres distraient. D’autres accompagnent. Quelques-unes transforment.
Et ce n’est pas être un vieux con que de le dire.
C’est peut-être simplement continuer à attendre quelque chose de l’art.
Par l’Art, l’intelligence peut vaincre. Un espoir est possible.




