Elle pleurait – Stabat Mater

Récit intime d’une création musicale

(d’après un article écrit en 2012 pour le numéro 139-140 de l’Amitié Charles Péguy, « Péguy et la musique »)

Il est des œuvres que l’on souhaite garder pour soi.

Comme compositeur, j’ai longtemps conservé  certaines de mes pièces pièces sans les partager. Parfois pendant des années.
Des œuvres que je réservais, si l’on peut dire, à mon seul usage.
C’est le cas, par exemple, de mes Ariettes oubliées (sur des textes de Paul Verlaine), ou de mon Tombeau (d’après Sept poèmes pour une morte de Marguerite Yourcenar), entre autres.

Il faut du temps, parfois, pour accepter de laisser partir une œuvre. C’est peut-être cela :  “y tenir”…

Comme lecteur, comme auditeur, j’ai connu la même tentation : celle de taire certaines rencontres à mon entourage.
De faire comme si je ne connaissais pas.
Pour me laisser croire, un peu, que j’en étais le seul destinataire.

Alors, lorsque dans une conversation l’un de ces textes est évoqué, je laisse dire. Je ne prends pas part.  Je me tiens en retrait.

Dès que j’ai commencé à lire Charles Péguy, j’ai su que son œuvre serait de celles-là.
De celles que, spontanément, je ne partagerais pas.

Je lisais et relisais ses poèmes, en particulier La Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres, à haute voix, parfois même en criant (en m’étant assuré d’être seul, bien sûr).

« (…)
Vous nous voyez marcher, nous sommes la piétaille.
Nous n’avançons jamais que d’un pas à la fois.
Mais vingt siècles de peuple et vingt siècles de rois,
Et toute leur séquelle et toute leur volaille

Et leurs chapeaux à plume avec leur valetaille
Ont appris ce que c’est que d’être familiers,
Et comme on peut marcher, les pieds dans ses souliers,
Vers un dernier carré le soir d’une bataille.
(…) »

Comment aimer Péguy, alors que, déjà à l’époque, j’étais résolument athée ?
Pourquoi ce texte me bouleversait-il ?

Était-ce parce que Péguy était orléanais, comme moi ?
Était-ce parce que mon père nous emmenait, mon frère et moi, admirer les vitraux de la cathédrale de Chartres ?
Était-ce parce que ces paysages de Beauce, si souvent jugés monotones, prennent, pour peu qu’on s’y attarde, une poésie obstinée qui n’est pas sans rappeler celle de Péguy ?

Sans doute un peu tout cela.

Mais surtout, il y avait la langue. Son rythme inimitable.
Cette manière profondément musicale de conduire le discours.
Le sens de la variation quasi infinie.

« De la musique avant toute chose » : chez Paul Verlaine, c’est presque un mot d’ordre.
Chez Péguy, c’est une évidence.

En effet, sa poésie me semblait chanter d’elle-même.
À mesure que je lisais, la musique des mots dépassait le sens, dépassait la compréhension immédiate, pour devenir une pure émotion, enivrante, presque physique.
Comme celle que me procure la musique.

Péguy était finalement devenu l’un de mes « compositeurs » favoris.

Un jour, un chef de chœur me passa commande d’une œuvre pour chœur et petit orchestre, destinée à être créée lors d’un festival de musique chorale, à Pâques.
Le livret devait être sacré.

Dilemme.
Un compositeur athée peut-il écrire honnêtement une œuvre religieuse ?

La question me troublait. Je commençais à me documenter.
Je m’étais plongé dans le texte du Stabat Mater, dont la force me frappait immédiatement : se tenir du côté de la mère, face à la souffrance de son enfant.
Et puis le projet s’arrêta net. Festival annulé.

Je passai à autre chose.

Mais le texte du Stabat Mater continuait de revenir, obstinément.
Et, chose plus étrange encore, les idées musicales qui me venaient étaient celles d’un opéra que j’avais composé quelques années auparavant.
Un mauvais souvenir. Une création difficile, une mise en scène en contradiction avec le livret, avec la musique, avec tout, et surtout mon incapacité, à l’époque, à intervenir. Par manque de courage, d’audace, ou simplement parce que j’étais trop jeune.
Une expérience que je pensais close.

Et voilà que cet opéra revenait. Sous mes doigts lorsque j’étais au piano, dans mes pensées à mon bureau. Jusque dans mes rêves !
Impossible.

Je décidai alors de me tourner vers autre chose.
Mettre en musique, comme une sorte d’improvisation travaillée, quelques strophes de La Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres.
Sans intention de diffusion. Pour moi seul…
Il est des œuvres que l’on souhaite garder pour soi…

En feuilletant mon exemplaire des œuvres de Charles Péguy, je tombai sur ces mots, issus du Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc :

« Si elle avait su, elle aurait pleuré toujours.
Pleuré toute sa vie.
Pleuré d’avance.
Elle se serait méfiée.
Elle n’aurait pas été trompée.
Elle n’aurait pas été trahie. »

J’y ai reconnu quelque chose de mon propre rapport à cet opéra, à sa création malheureuse.
Rien de comparable, bien sûr.
Mais cette impression trouble d’avoir laissé partir quelque chose sans pouvoir le défendre.

Je me mis immédiatement au travail.
Je mêlai texte français — emprunté au Mystère de la Charité — texte latin, et des motifs musicaux tirés de mon opéra passé.

Dix jours plus tard, la pièce était achevée.
Je l’imprimai soigneusement et je la rangeai dans un coin.
Comme certaines œuvres qu’on préfère ne pas partager.

Deux ou trois ans plus tard, lors d’un dîner, l’un des convives faisait rire l’assemblée en lisant, sur un ton moqueur, un extrait du Mystère de la Charité :

« Pour faire un bon chrétien, il faut que la charrue ait travaillé vingt ans.
Pour défaire un chrétien, il faut que le sabre travaille une minute… »

Rires autour de la table.
Ce genre de rires un peu faciles, sans qu’on sache très bien ce qui les provoquait.

Fidèle à ma manière d’être avec ces textes-là, je ne dis rien.
Je laissais passer.

Mais quelques heures plus tard, alors qu’on m’invitais à m’asseoir au piano pour jouer quelque chose, je choisis, sans doute par provocation, d’interpréter un extrait de Elle pleurait… (mon Stabat Mater).
Le texte fut approximatif, je le citais de mémoire, mais il fit son effet.

« Le texte est magnifique. C’est de qui ? »

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