
Faire rire, oui, mais “ne jamais perdre la beauté”.
Je ne me rappelle pas de tous mes anniversaires, mais celui du 15 octobre 1986 m’est resté très précisément en mémoire. Mes treize ans.
Mes parents n’étaient pas là à mon réveil. Mais ils avaient laissé quelques cadeaux au pied de mon lit.
Parmi eux, une cassette de Jeanne Mas : En rouge et noir.
Je devais avoir l’âge exact où l’on peut écouter la même chanson dix fois de suite sans se lasser.
En rouge et noir, j’exilerai ma peur,
j’irai plus haut que ces montagnes de douleur…
Je savais bien que Jeanne Mas n’était pas vraiment la tasse de thé de mes parents. Mais j’avais été très touché qu’ils acceptent de m’offrir ce qui me paraissait alors une façon de me sentir, un peu, de mon époque.
En rouge et noir, drapeau de mes colères,
je réclame un peu de tendresse…
Cette année-là, 1986, je découvre aussi Wagner dans la collection familiale de vinyles. Je n’y plongerai vraiment que bien plus tard, mais je sens déjà que c’est un monument.
Un midi, à table, la conversation dérive sur l’accord de Tristan. Je me rappelle cette discussion pendant laquelle mes parents m’expliquent qu’on peut le considérer comme une septième de dominante, mais que les analyses divergent et que les musicologues en discutent encore. Je ne suis pas sûr d’avoir tout saisi sur le moment. Mais je comprenais qu’un accord dans un opéra pouvait être un sujet d’échange, voire de brouille intellectuelle pour certains.
Je ne peux pas dire à quel moment précis ces choses ont commencé à se mêler dans mon esprit.
1986 (puisque j’ai commencé mon texte par là), c’est pour moi un mélange de chansons populaires (Jeanne Mas, bien sûr, mais aussi Les démons de minuit, Partenaire particulier, Papa Don’t Preach, Ouragan, La vie par procuration…), de discussions musicales techniques, de concerts (dans mon souvenir, nous y allions chaque semaine, mais peut-être est-ce une illusion), de films qui me marqueront à vie, quelle que soit leur valeur artistique (Top Gun, Aliens, le retour, 37°2 le matin, 9 semaines 1/2, Hannah et ses sœurs, Blue Velvet…).
Rien n’était séparé :
la découverte des Lais de Marie de France (mon père préparait alors un livre sur le sujet),
les stages de pédagogie musicale auxquels nous assistions parfois, mon frère et moi,
et ces objets plus légers, plus immédiats.
Tout cela composait un seul et même paysage.
Avec le temps, j’ai compris que cette atmosphère avait façonné bien plus qu’un goût musical.
Elle avait installé quelque chose de plus profond : l’idée que les œuvres circulent, que les idées se partagent, que la curiosité se transmet.
C’est sans doute pour cela qu’une grande part de mon travail d’artiste, depuis le début, est traversée par une idée simple : transmettre.
Transmettre le goût, le désir, l’attention.
Même dans mes productions les plus intimes, mes mises en musique de Verlaine, de Yourcenar, de Péguy, il s’agit toujours de donner envie d’entrer dans des œuvres qui peuvent sembler lointaines, intimidantes, parfois réservées à quelques-uns.
Apprendre à aimer Bach, Mozart ou Marcel Proust.
Faire entendre la poésie des grands, et des très grands.
Rappeler, sans lourdeur, que la littérature, la musique, les textes exigeants ne sont pas des ornements culturels, mais des outils de compréhension du monde. De véritables compagnons de vie.
Comme beaucoup, je n’y suis pas entré seul.
J’ai moi aussi appris à aimer ces œuvres. Des musiciens, des professeurs, des lecteurs ont pris le temps de me les faire découvrir.
Au fond, c’est simplement cela, le travail d’un enseignant : transmettre à son tour ce qu’il a reçu.
Au début de ma carrière, je pensais que le frontal fonctionnerait.
Que proposer d’entrer directement chez tel ou tel artiste suffirait.
Que des noms comme Josquin des Prés ou Charles Baudelaire joueraient le rôle de sésames, aussi bien pour ceux qui les connaissaient que pour ceux qui n’en avaient qu’une idée lointaine.
Je croyais très naïvement que ces noms suffiraient à porter un projet, une production, une démarche.
J’ai compris assez vite que ces noms immenses, précisément parce qu’ils étaient immenses, pouvaient devenir un obstacle supplémentaire.
Qu’ils suscitaient parfois moins la curiosité que la crainte.
Une pensée muette, mais tenace : « Oh là là… ça va être chiant. »
Le risque était alors d’être catalogué : donneur de leçons, pédagogue, artiste sérieux, donc ennuyeux.
Alors j’ai contourné. J’ai enveloppé.
J’ai masqué la profondeur sous l’humour, le décalage, la légèreté.
Depuis plus de vingt ans, une grande partie de mon travail consiste à déguiser les messages. Par stratégie, finalement.
Pour que “ça passe”.
Pour que l’exigence se glisse là où on ne l’attend pas.
Longtemps, j’ai cru que c’était la bonne méthode.
Aujourd’hui, je nuance.
Dans certains formats, notamment dans mes one-man-shows Tout le monde écrit des chansons ou Une histoire de la musique en 80 minutes, il me semble qu’un équilibre apparaît clairement.
Un endroit où le savoir, la connaissance et l’humour ne s’annulent pas, mais se renforcent.
Où le rire n’est plus un écran, mais un levier.
Où l’on rit avec ce que l’on apprend, et non à la place de ce que l’on apprend.
Cet équilibre, je ne l’ai pas trouvé seul.
Il doit beaucoup à celles et ceux qui m’accompagnent dans ce travail : à Frédéric Bouchardie et Anne Goniaux, bien sûr, qui ont cru très tôt à la nécessité d’aller au bout de cette forme.
Et à Marion Bierry, dont la rencontre a été décisive, notamment pour le travail de mise en scène. Son regard, à la fois exigeant et bienveillant, m’a aidé à ajuster, à resserrer, à choisir. À renoncer parfois à une facilité pour laisser davantage de place à la musique.
Son expression favorite pour m’aider à progresser ?
– Ne jamais perdre la beauté.
Cette riche expérience me permet aujourd’hui de me poser cette question autrement : à force d’enrober, ne finit-on pas par perdre le goût de ce que l’on voulait faire aimer ? Le rire ne recouvre-t-il pas parfois l’écoute ?
Il arrive que ce qui amuse circule davantage que ce qui éclaire.
Ce doute n’accuse pas le public, loin de là. Mais il m’oblige à interroger les choix que j’ai pu faire en tant qu’artiste ou pédagogue.
À force de vouloir séduire, à force de vouloir rassurer, ne renonce-t-on pas parfois à la profondeur ?
Bien entendu, je continue de croire que le détour est souvent plus efficace que le frontal.
La pédagogie n’est pas un gros mot.
Mais il faut avoir conscience que la société a changé son rapport à l’humour :
Au XVIIIᵉ siècle, faire preuve d’humour, c’était “avoir de l’esprit”.
Aujourd’hui, c’est souvent simplement “faire le con”.
Où se trouve exactement ce point précis où l’on ne transmet plus vraiment, où l’on accompagne sans conduire ?
Transmettre, ce n’est pas seulement rendre aimable, c’est aussi prendre le risque de perdre un peu.
Aujourd’hui, j’en suis certain, mon désir n’est pas de renoncer au détour, mais de ne plus m’y cacher. Garder l’humour comme une porte, sans qu’il devienne un écran.
Faire rire – en tout cas, essayer ! – oui, mais sans jamais renoncer à la précision, à l’exigence, à la profondeur du propos.
C’est le travail que je poursuis désormais, en composant comme en montant sur scène.
Ne plus déguiser la profondeur, mais la rendre désirable.
Par l’Art, l’intelligence peut vaincre. Un espoir est possible.



