Il m’a fallu 52 ans pour découvrir Haydn

J’ai longtemps rangé Joseph Haydn dans une case confortable : un grand classique solide, un peu sage et toujours derrière  Mozart. Pendant les vacances de Noël 2025, à 52 ans, j’ai pris le temps de l’écouter vraiment. J’ai ouvert ses partitions, lu des biographies et découvert un compositeur d’une inventivité et d’une liberté incroyables. J’ai un sentiment assez mêlé : à la fois une sorte de honte d’avoir mis autant de temps et en même temps un bonheur inouï de goûter ces œuvres avec des oreilles mûres — et de mesurer l’ampleur de ce génie.

Pour être honnête, si je me suis mis à écouter Haydn, c’est grâce à Marion Bierry, la metteuse en scène avec qui j’ai l’immense chance de travailler mes one-man-shows. Son exigence bienveillante, sa manière de me faire avancer précisément là où je refusais de bouger, et surtout son amour de la musique classique ont fini par me décoincer : j’assume aujourd’hui bien mieux la part de comédien que demande cet exercice.
Pendant les répétitions, elle parlait souvent d’Haydn avec cette précision tranquille des gens qui savent et qui aiment. Moi, je sentais bien que je bricolais dans l’ignorance…
Alors, pour ne pas avoir l’air trop bête (et un peu par fierté), j’ai décidé de m’atteler à Haydn. Et j’ai découvert un monde…

Je sais que beaucoup d’entre vous n’ont pas attendu tout ce temps pour découvrir Haydn. Ce billet ne vous apprendra peut-être rien, mais voilà, ça m’a pris comme ça : l’envie de partager ma “découverte”. 

Haydn commence modestement : au début des années 1760, il compose pour le baron Fürnberg des quatuors à cordes qui amorcent un nouveau langage. Les quatuors dits de Fürnberg (quatuors op. 1 puis les quatuors op. 2) ne sont plus des divertissements : ils commencent à installer une conversation entre quatre instruments (et non plus seulement violon I solo accompagné par les autres) et posent les bases d’un genre. Au même moment, sa Première symphonie montre qu’il dépasse déjà ce qu’on appelle le baroque tardif.

En 1761, Haydn entre au service de la famille Esterházy. Il restera près de trente ans au palais d’Eisenstadt et d’Eszterháza comme Kapellmeister, à produire chaque jour de la musique et à diriger un orchestre permanent . Ce long isolement loin de Vienne, avec des ressources abondantes et la confiance du Prince lui fera dire à la fin de sa vie à son ami et biographe Griesinger : “Mon prince était toujours satisfait de mes œuvres. Je pouvais expérimenter… j’étais coupé du monde ; personne ne venait me troubler ni me tourmenter.  (…) j’ai été forcé de devenir original .

Haydn a composé 104 symphonies ! Dès ses toutes premières en 1761, il fait preuve d’audace (mélodique et formelle). Je ne connaissais pas le triptyque des symphonies concertantes 6, 7 & 8 (Le Matin, Le Midi et Le Soir)

Extraits choisis : 

Symphonie n° 6 Le Matin

Symphonie n° 7 Le Midi 

Symphonie n° 8 Le Soir

À la fin des années 1760 et au début des années 1770, Haydn explore des territoires plus sombres. Sa symphonies n° 44 « Funèbre  marque le début d’une série d’œuvres en mode mineur et à l’expressivité heurtée. On désigne cette phase par l’expression Sturm und Drang  (tempête et élan) : un courant qui annonce déjà le romantisme littéraire (avec le Werther de Goethe). Ce n’est pas une musique à programme, mais plutôt une réaction contre le style galant. On y cherche l’expression d’un sentiment intérieur en recourant à des tonalités mineures, des chromatismes et des dissonances. 

La 45 symphonie Les Adieux va encore plus loin. Composée en 1772, elle est unique par sa tonalité inhabituelle – l’une des rares symphonies de l’époque écrites en fa ♯ mineur  – et par son final théâtral. Dans l’Adagio conclusif, les musiciens cessent de jouer tour à tour, éteignent leur bougie et quittent la scène ; seuls deux instrumentistes restent pour terminer la pièce . Haydn adressait ainsi à son patron, le prince Nikolaus Esterházy, un message assez clair : après une saison prolongée plus que de mesure au château d’Eszterháza, son orchestre souhaitait rentrer chez lui… Le prince comprit l’allusion et, quelques jours plus tard, il autorisa enfin ses musiciens à partir.

Au même moment, il s’attaque à la musique de chambre avec une profondeur et une technique nouvelles : les quatuors op. 20 – (surnommés “quatuor du soleil” parce que l’éditeur fit graver un soleil sur la page de titre). Mon préféré, c’est le 5ème de cet opus 20.  Ces œuvres abandonnent le modèle du divertimento : Haydn adopte désormais un plan en quatre mouvements et traite les quatre instruments comme des partenaires égaux.
Bien des années plus tard, dans une lettre à son ami Zelter, Goethe comparera le quatuor à cordes à une “conversation entre quatre personnes intelligentes”.

Un coup de cœur : son Stabat Mater (1767)

Quand il prend la tête des musiques sacrées à Eszterháza, Haydn compose en 1767 son premier grand ouvrage liturgique, un Stabat Mater pour solistes, chœur et orchestre . L’œuvre, créée le 17 mars 1767 au château d’Esterházy est reprise à Vienne l’année suivante. La tradition liturgique du Vendredi Saint au château reposait jusque‑là sur des œuvres italiennes ; or, dès 1767, le succès d’Haydn fut tel qu’il s’imposa peu à peu comme l’œuvre de référence, éclipsant même celui de Pergolese.

Voilà trois extraits qui vous donneront certainement envie de tout écouter : III. Qui est homo… ; IX. Fac me vere tecum flere ; XIII. Quando corpus morietur

À partir de 1780, Haydn joue avec l’auditeur. Il élabore un langage musical qui permet au public d’anticiper ce qui va suivre. C’est l’occasion – que Haydn s’empresse de saisir –  de faire de l’humour en surprenant. Le dernier mouvement de la symphonie n° 60 – Le distrait en est un exemple : il y glisse (tout est écrit) l’idée que les violons ont oublié de s’accorder…
Les quatuors op. 33 ont un sous-titre « composés d’une manière nouvelle » qui est un vrai programme. Cette nouveauté tombe au moment où Mozart arrive à Vienne. Ce dernier, qui n’avait pas touché à ce genre depuis 1773, assiste aux concerts dirigés par Haydn, joue parfois avec lui (On n’ose imaginer le quatuor avec Haydn au 1er violon et Mozart à l’alto !) et étudie en profondeur ces partitions. Mozart se met alors à composer les six  quatuors dédiés à Haydn”. Des chefs-d’œuvres !  

Haydn et Mozart ne sont pas seulement contemporains (Haydn est né 24 ans plus tôt mais lui survivra 18 ans) : ils furent amis. En 1785, après avoir joué en quatuor avec Wolfgang, Haydn confiera à Leopold Mozart : “Devant Dieu et en honnête homme, je vous affirme que votre fils est le plus grand compositeur que je connaisse de nom ou de personne”. Cette admiration était réciproque. On raconte (j’adore cette anecdote !) que le compositeur  Leopold Koželuch assiste avec  Mozart à l’exécution d’un quatuor de Haydn.  À un passage audacieux, Koželuch laisse échapper : « Je n’aurais jamais écrit cela ».  Mozart lui répond alors vivement : « Moi non plus !” Mais il ajoute : “Parce que ni toi ni moi n’aurions eu une aussi bonne idée. Même si l’on nous fondait tous les deux ensemble, on n’aurait pas assez de matière pour faire un Haydn”.

À la mort de Mozart en décembre 1791, Haydn, alors à Londres, est bouleversé ; il écrit à un ami qu’il est « hors de lui » et qu’il ne peut croire que la Providence ait retiré si vite un homme irremplaçable. 

Dans les années 1790, Haydn est en quelque sorte libéré de son obligation quotidienne auprès du prince. Il part à Londres où il triomphe. Sa symphonie n° 92 Oxford est une de mes préférées. Le deuxième mouvement est somptueux mais tous les autres sont jouissifs !
Il faut bien évidemment citer la symphonie n° 94 La Surprise , avec son coup de timbale inattendu et bien sûr aussi la symphonie n° 100 Militaire .

Cette dernière éveille en moi un souvenir extraordinaire : un concert de l’Orchestre du XVIIIe siècle sous la direction de Frans Brüggen. J’avais environ 17 ans.
C’était fabuleux. Plus que fabuleux. C’était pour moi la première fois que j’entendais un orchestre de ce niveau. J’ai le souvenir très vif de ce choc sonore, de cette évidence.
Je crois me rappeler qu’ils jouaient une symphonie de Haydn, la symphonie “Linz” de Mozart (la 36e) ainsi que  la Pastorale (6e) de Beethoven.
En bis, ils ont proposé un presto vertigineux. Je n’avais pas compris le titre quand le chef s’était adressé à la salle, mais je me souviens très précisément du tempo : celui de Brüggen était hallucinant. Je revois encore mon excitation, une sorte de rire intérieur, irrépressible, qui ne m’a pas quitté pendant des jours.
Ce concert a compté. Énormément. Il a contribué, j’en suis sûr, à ma vocation de musicien.
Aujourd’hui, en réécoutant le final de la symphonie n° 100 de Haydn, dès les premières notes, j’ai retrouvé mes dix-sept ans. La joie d’alors est revenue, mêlée à une émotion que je peine à décrire. Rien à voir avec la madeleine de Proust : le souvenir ne s’est pas reconstitué lentement, il m’a traversé d’un seul coup, comme s’il me pénétrait par tous les pores de la peau et de l’esprit.
Le pied ! 

Après sa période londonienne, Haydn compose moins, mais chaque œuvre est un sommet. Il écrit beaucoup de musique religieuse (de vastes messes avec orchestre), il écrit un monument dans le répertoire du quatuor : Les quatuors op. 76 qui constituent certainement l’apogée du genre et les deux quatuors op. 77, ultimes qui semblent regarder vers Beethoven… (Beethoven a travaillé un peu avec Haydn, mais leur relation fut complexe : admiration profonde, malentendus, parfois frustration. Beethoven se sentait à l’étroit face à ce maître déjà célébré. On sent chez Beethoven l’héritage formel de Haydn, mais aussi la nécessité presque vitale et quasi de s’en affranchir dès ses premières compositions.)

À la fin de sa période créatrice (les dernières années de sa vie, il n’aura plus la force de composer), Haydn compose de grandes fresques vocales. La Création (1796-1798) et Les Saisons en 1801 (voilà deux extraits :  Chœur d’ouverture du Printemps et Ach! das Ungewitter naht (L’Été). Il faut prendre le temps d’écouter ces deux oratorios (pour être honnête, ces deux pièces maîtresses, j’avais la chance de les connaître avant). Ce ne sont pas seulement des œuvres de fin de carrière : ce sont des œuvres de fin de monde… et de recommencement. Haydn n’y invente plus : il éclaire. Tout Haydn y est : la joie, la lumière, l’humanité.

Je propose d’écouter l’adagio du premier quatuor opus 77. L’écriture y est dense. Tendue. L’énergie est continue, obstinée…

Aujourd’hui, je le sais : Haydn est un immense génie. 

Découvrir Haydn à 52 ans c’est un privilège. Sa musique sait être drôle sans être légère, grave sans être écrasante. Elle expérimente sans jamais perdre le fil de la tradition. Elle est profondément généreuse.
Et peut-être que c’est cela qui me bouleverse le plus : cette musique écrite il y a plus de deux siècles m’attendait patiemment, intacte, prête à m’accueillir au moment même je suis enfin capable de l’entendre.

 

Fermez les yeux, et écoutez l’adagio du deuxième quatuor opus 77. Haydn y atteint une épure totale : c’est simple, équilibré, maîtrisé, profond — un moment où il touche à l’essentiel.

Chut… laissez-vous porter. 

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