Garder sa panoplie
Éric Chevillard écrit ce vendredi 28 août dans L’Autofictif :
« L’enfant déguisé devrait grandir avec sa panoplie. Il est parfait dans le rôle, alors qu’il va inévitablement se fourvoyer demain dans un destin de hasard. »
Cette phrase m’a arrêté.
Notre fils aîné s’est déguisé en chevalier à partir de l’âge de trois ans. Et quand je dis déguisé, le mot est un peu faible. Il ne se déguisait pas en chevalier : il était chevalier. Le reste du monde avait simplement du mal à suivre.
Il a vingt ans aujourd’hui. Il est voltigeur équestre. Dans un spectacle de chevaliers.
Il a donc grandi avec sa panoplie.


Je ne pense évidemment pas que tout était écrit. Mais il est loin de s’être « fourvoy[é] (…) dans un destin de hasard ».
Notre deuxième fils avait six ans lorsque sa classe d’éveil musical a été installée, au Conservatoire, au milieu d’un orchestre. Il s’est retrouvé à côté des contrebasses. À un moment, les contrebassistes ont joué un pizzicato. Je me souviendrai toujours de sa tête. Quelque chose venait de lui arriver.
Je ne crois pas qu’il se soit tourné vers moi en déclarant : « Telle sera désormais ma voie. » Il avait six ans. Il avait simplement reçu, à quelques centimètres de lui, la vibration d’une énorme corde dans le corps. Onze ans plus tard, il est contrebassiste, travaille son instrument avec application et rêve d’en faire sa vie.


Là encore, méfions-nous. Les parents sont très forts pour fabriquer rétrospectivement des présages. L’enfant regarde un camion de pompiers pendant sept secondes et, vingt ans plus tard, s’il devient pompier, nous étions là pour témoigner que sa vocation s’était manifestée dès le berceau.
Je ne sais pas si ce pizzicato a décidé de quoi que ce soit. Mais je sais qu’il l’avait bouleversé. Et je sais que ce bouleversement a eu le droit d’exister.
Il y a encore une chose que mes deux fils avaient comprise très tôt : l’humour. Ils ont découvert enfants que faire rire était un moyen de communication d’une efficacité redoutable. Très vite, nous avons d’ailleurs établi à la maison une classification assez précise des blagues :
- Il y a les blagues qu’on peut éviter de faire ;
- il y a celles qu’on peut faire, mais seulement si les circonstances s’y prêtent ;
- et puis il y a les blagues tellement bonnes qu’on est obligé de les faire, quelles que soient les circonstances.
Cette dernière catégorie a parfois posé quelques problèmes.

Ils n’ont pas perdu cela à l’adolescence. Aujourd’hui, à vingt et dix-sept ans, ils font partie des personnes les plus drôles que je connaisse. (Je suis leur père, cette étude a donc été menée dans des conditions scientifiques irréprochables.)
Mais ce qui m’étonne surtout, c’est la continuité. L’humour qu’ils pratiquent aujourd’hui est infiniment plus élaboré que celui de leurs six ans, heureusement pour tout le monde, mais je reconnais le même réflexe : quelque chose arrive, et presque immédiatement ils cherchent l’endroit par lequel on peut le faire basculer.
Le chevalier. Le pizzicato. Le rire.
En lisant Chevillard, je me suis demandé si mon épouse et moi n’étions pas heureux, au fond, d’avoir permis à nos enfants de garder leur panoplie. Le mot « permis » me gêne un peu. Il donne aux parents un rôle considérable dans une affaire où ils ont peut-être surtout eu la bonne idée de ne pas trop intervenir.
Nous n’avons pas fabriqué un voltigeur (malgré une tradition familiale de salto avant et arrière que nous gardons secrète), ni un contrebassiste. Nous n’avons certainement pas fabriqué leur humour. Ils se sont très bien débrouillés sans nous.
Peut-être avons-nous simplement essayé de ne pas leur expliquer trop tôt que certaines choses ne servaient à rien. De ne pas demander immédiatement à quoi mènerait une passion. De ne pas considérer qu’un émerveillement était moins sérieux parce qu’il venait d’un enfant. Et surtout de ne pas confondre grandir avec renoncer.
En y réfléchissant, je me demande si cette histoire de panoplie ne raconte pas aussi une bonne partie de ce que j’essaie de faire avec la musique.
J’ai beaucoup écrit pour des enfants, beaucoup fait chanter des enfants. Mais aussi des adolescents, des adultes, des musiciens professionnels, des amateurs qui lisent difficilement la musique, d’autres qui ne la lisent pas du tout. Avec La musique de Léonie, nous avons fini par inventer toutes sortes de chœurs, d’ateliers, de stages, pour tous les âges et tous les niveaux.
Et je crois que, derrière tout cela, il y a la même conviction : quelqu’un qui chante faux n’a pas moins le droit de chanter. Quelqu’un qui ne sait pas lire une partition n’a pas moins le droit de faire de la musique. Un enfant n’a pas besoin d’attendre d’être grand pour participer à une œuvre ambitieuse. Et un adulte n’a pas à avoir commencé le piano à six ans pour avoir le droit de s’y mettre à cinquante.
En musique, nous sommes très doués pour distribuer les autorisations :
Toi, tu es musicien. Toi, non.
Toi, tu as le niveau.
Toi, tu devrais peut-être faire autre chose.
Toi, il aurait fallu commencer plus tôt.
J’ai passé une bonne partie de ma vie à essayer, à mon échelle, de brouiller un peu ces frontières. C’est sans doute aussi pour cela que j’aime tant écrire des œuvres où des enfants, des amateurs et des professionnels peuvent se retrouver dans la même aventure. Non pas en faisant semblant que tout le monde sait faire la même chose, mais précisément parce que chacun peut y avoir sa place.

©Nico Ruellé
La musique est une panoplie assez extraordinaire : on peut la mettre à trois ans, l’abandonner à quinze, la retrouver à cinquante, ne jamais l’avoir quittée, la porter maladroitement ou avec une virtuosité éblouissante. Et personne ne devrait venir vérifier si nous avons vraiment le droit de la porter.
Chevillard parle d’un « destin de hasard ». Je tiens beaucoup au hasard. J’espère même que mes enfants n’ont pas fini de se fourvoyer. Ce serait inquiétant d’avoir à vingt ans une existence parfaitement conforme au plan établi à trois.
Mais il existe peut-être, au milieu de ce hasard, quelques fidélités : un cheval, une corde qui claque, une bonne blague, une chanson qu’on croyait ne pas savoir chanter.
Il ne faut pas faire enlever trop vite les panoplies.
Cette année encore, j’ai quelques malles de déguisements à ouvrir. Et je sais déjà qu’elles ne seront pas réservées aux enfants.
Bonne rentrée à tous !

